Monday Night Poker 3/3

Les coups s’enchainent et je dois dire que j’ai beaucoup de chance. Paire d’As, de dames, etc. Je touche des mains et mon tapis monte petit à petit. Rapidement, j’ai amassé $280 en face de moi, je suis donc largement gagnant sur la soirée. Je joue plutôt bien :

J’ai A4 de trèfles depuis la grosse blind quand je fais le call à $7 de la relance du joueur immédiatement à ma gauche, un régulier dont je me souviens et qui sait ce qu’il fait. Nous sommes deux à voir le flop, qui tombe A8Q, avec deux cœurs. J’ai touché mon As, mais ca n’est pas la bonne couleur. Je check, et il lance à $25 que je call, sachant très bien que ce n’est pas une bonne idée, avec mon petit As, mais ayant un plan derrière la tête. La quatrième carte qui tombe, le turn, est un 10 non-cœur. La encore je check. Mon adversaire mise $30, et à nouveau, je call. Il y a maintenant prés de $150 dans le pot, et je me demande pourquoi je suis encore dans la main, et pourquoi j’ai même payer pour voir le flop. Un As comme le mien est bien souvent dominé. La river, la dernière carte, tombe. Je ne me souviens plus de ce dont il s’agit. Ce qui m’importe, c’est que c’est un cœur. Il y a 3 cœurs sur la table. Je réfléchis un instant, construit une pile de jetons, et avance $50 en face de moi. Je représente la couleur. J’agis comme si j’avais bêtement attendu un cœur en rajoutant l’argent que mon adversaire voulait que je mette dans le pot. Celui-ci réfléchit longuement. Je regarde le tapis, essayant de contrôler ma respiration, ne disant mot. Les secondes sont interminables. Je n’ai pas envie d’être démasqué, avec ma maigre paire. C’est quand je suis à bout de souffle que mon adversaire prend ses cartes entre son pouces et son index, me dis une dernière fois « I think you got there with your flush », et lance ses cartes en direction du milieu du tapis. Il révèle AQ, pour les deux tops pairs sur le flop. De mon coté, je lui lance un « Thank you » et montre mon As de trèfle à la table. Mon adversaire essaye tant bien que mal de garder son calme. Il est peu probable que je l’aurais battu si j’avais un As. Je ne lui montre pas ma deuxième carte. Seul un autre As pour le brelan constitue une main potentielle supérieure à la sienne.

Une des particularités des sessions pokers chez Chris, c’est d’être entouré de gens qui fument un peu de tout, dans un New York qui fait la chasse à la fumée. Des cigarettes bien sur, mais également des joints et autre moyens de se faire planer. Pendant que l’action se déroule, il y a toujours quelque chose qui tourne, ou un bong qui fait glouglou à un coin de la table. Même ne fumant pas, je sens bien que le fait d’être dans cet environnement fait son effet. Mes adversaires ont le regard vitreux, et l’un d’entre eux, particulièrement, ne se souviens jamais de ce que sont ses cartes quand c’est à lui de jouer.

Dans cette ambiance enfumée, les joueurs remettent de l’argent sur la table au rythme des all-ins qui s’enchainent. Certains joueurs ont des piles de jetons de plus de $600. Je reste pour ma part longtemps à peu de chose prêt des $300, jusqu’à ce qu’on me distribue une main fatidique : 72.

Autour des tables de poker, parfois, se joue un petit jeu dont le principe est le suivant : Si un joueur gagne une main avec un 7 et un 2 comme carte, tous les joueurs de la table doivent lui donner une grosse blind (ici, $3). C’est donc environ $24 qui arrivent, en plus du pot, dans les mains du joueur en question. Il est donc de coutume de jouer le 72 (« seven-deuce ») rapidement, c’est-à-dire de miser avant même de voir le flop, afin de faire se coucher tous les autres joueurs. Cette règle rajoute une variante intéressante, puisqu’évidemment on ne fait plus alors la distinction entre une main forte légitime comme une paire de Rois ou d’As, et la plus mauvaise main de départ au poker, le 72.

J’ai une bonne position, juste avant le dealer, quand on me distribue la fameuse combinaison. Quelques joueurs avant moi complètent la grosse blind avant que ce ne soit à moi de parler. Je mets $25. C’est assez pour éliminer la plupart des mains, mais pas assez pour éveiller les soupçons.

Seul Chris reste dans la main et aligne lui aussi $25. Il doit avoir de bonnes cartes, mais check sur le flop. Je me dis qu’il n’a surement pas touche le flop, et donc enchaine avec une mise de $30. La encore, il met la somme nécessaire au milieu du tapis. Sur le turn, il check encore et je check, sachant que j’affiche alors clairement que j’abandonne la main. La river tombe, il mise $30, je relance a $60, dernière tentative de le faire plier, mais il annonce all-in. Ca ne sert plus à rien d’insister de mon cote, et je finis par coucher ma main, me promettant, intérieurement, de ne plus jouer le 72. Je viens de perdre plus de $100 pour la perspective d’en gagner $24 de plus …

D’autres mains encore s’enchainent, je fluctue autour des $150 total. Je joue quelques bons coups dont je ressors assez fier, m’amusant beaucoup à la table.

Je travail le lendemain, bien sur, et doit me lever a 5h30 comme tous les jours. Il est 2h30 quand je décide enfin à prendre congé de mes adversaires. Je me lève de la table, et après comptage, j’ai gagné $73 ce soir la. Je repars donc gagnant. C’est déjà ca.

Mon niveau d’adrénaline est toujours à son maximum quand je me dirige vers la station de train, sous des trombes d’eau. Celui-ci prend un temps fou à arriver, au point que je suis sec quand il s’engouffre dans la station. Je me couche sur les coups de 3h30, les yeux grands ouvert. L’adrénaline du poker redescend petit à petit, mais il est déjà l’heure de se réveiller.

Monday Night Poker 2/3

«Nico! Long-time no see », me lance Chris avec un sourire alors que je viens de pousser la porte d’entrée de son studio, reconnaissable à son As de cœur agrafé à hauteur d’œil. La partie n’a clairement pas démarré, et seuls deux autres joueurs sont déjà la, disputant une partie de poker Israélien endiablée, tout en discutant de ce qu’ils allaient commandés pour diner. Je reconnais l’endroit, et après m’être présenté aux deux joueurs en question, je prends place dans un siège qui se trouve dans le fond du studio. Regardant autour de moi, je constate que rien n’a changé.

Le long canapé en tissue, sans âge, est toujours là, jonché de multiples consoles de jeux d’un autre âge, Chris étant fan de jeux-vidéos, particulièrement ceux, anciens, qui fonctionnent avec 8 couleurs ou moins. L’amoncellement hétéroclite d’objets en rapport plus ou moins lointains avec la musique est impressionnant. Une vielle batterie pourrie dans un coin. Les caissons servent tous d’étagères pour des bouteilles de sodas vide, le siège n’est plus la, les cymbales ont été gribouillées semble-t-il au gros feutre noir, à moins que ce ne soit une couche de poussière. Le petit frigo dégoutant. On ne peut pas distinguer le bois des quelques tables et bureaux qui entourent la pièce : Trop de morceaux de sopalins, de CDs, cassettes, câbles, jetons de poker en équilibres sur d’autres accessoires inutiles. Au dessus de la porte d’entrée, Chris a bricolé une étagère géante qui semble accueillir les cartons des objets que je vois autour de moi. Ces cartons, certes poussiéreux, sont biens organisés : J’en conclue que quand Chris a commencé à louer l’endroit, il avait de grands projets. Il a surement tout refait à neuf, prenant soins de créer un endroit impeccable : le studio devait être bien accueillant les quelques premières semaines de son existence. Les musiciens et groupes qu’il y accueillait se succédant, le studio a acquis de son histoire. Les slap des bassistes et la double pédale des batteurs ont projetés des ondes de vivant et d’ancien sur les murs. Chaque note de musique a amené avec elle sa dose de poussière.

Assis à ce qui va devenir mon siège de joueur ce soir, je sens que la salle à une histoire. Une histoire floue à cause des fumés de cigarettes et des multiples bières qui y ont êtes bus. Cette histoire n’est pas forcement longue en terme d’années, mais la nature même des musiciens, très artistiques, les amènes à transformer un endroit froid en endroit vivant à vitesse grand V. Je regarde autour de moi et je me dis que si j’étais Chris, je rendrais la pièce un peu plus attractive. Je le viderais des tables de mixages qui ne fonctionnent plus et des épaisseurs de capsules de bières en dessous des bureaux. Je descendrais le vieux clavier Yamaha dont on ne distingue que difficilement les touches blanches des touches noires direction la poubelle en bas du bâtiment, avant de repeindre la pièce, et peut-être installer une deuxième table de poker.

L’unique table de jeu est elle-même jonchée des piles de jetons de la dernière partie, de cendriers, bouteilles d’eau vides, fourchettes en plastique, etc. Chris est afféré à la nettoyer, tout en participant au débat de ce qui allait être commandé pour le repas. Je n’ai pas faim, donc ne rajoute pas mot.

Les joueurs commencent à arriver. Etudiants, travailleurs ou chômeurs. Jeune ou vieux, principalement des hommes, s’assoient autour de la table, échangent leur 100$ contre des jetons qui collent, et la partie peut commencer.

Monday Night Poker 1/3

Je suis nerveux en m’approchant du bâtiment en question. Je descends la 8éme avenue, me dirigeant vers un immeuble lugubre dans lequel je n’ai pas mis les pieds depuis l’année dernière. Toute la journée la perspective de m’y rendre m’a tordu le ventre.

En début d’année dernière, cherchant désespérément à jouer au poker sur New York, j’avais parcouru craigslist à la recherche de home-games. Je ne voulais pas jouer dans des salles illégales qui prélèveraient de l’argent de toutes les mains gagnées (ou perdues), mais préférais l’ambiance un peu plus amicale des jeux chez soi, organisés par des particuliers.

En l’occurrence, sur craigslist, l’annonce de Chris décrivait l’endroit comme étant un studio de musique qui se convertissait le soir en salle de poker. Il promettait de l’action, de la bonne ambiance et un jeu régulier, les lundis et jeudis soir. Apres avoir échangés quelques emails avec le maitre des lieux, j’étais convaincu que je ne prenais qu’un risque minimal en allant jouer au poker la bas.

Ma première visite s’était soldée par un gain. Démarrant la partie avec 100$, j’en suis sorti avec 271$. Bénéfice plutôt confortable. Le lundi suivant, je repartais avec 461$ de plus. Mes troisièmes et quatrièmes visites m’ont chacune coutées 300$. J’avais eu de la chance les premières fois, et me rendait compte à présent que je n’avais tout simplement pas le niveau pour gagner dans ces parties. Tombant de bien haut, j’avais alors décidé de ne pas retourner dans la salle avant de sérieusement travailler sur mon jeu. Ainsi commençait une année où j’allais progressivement perdre mon bankroll en jouant, c’est-à-dire mon budget poker.

Me revoilà donc, un an plus tard, remontant la 8éme avenue, qui loin d’être la plus belle avenue de New York. Je sens la tension monter un peu plus à mesure que je me dirige vers l’angle de la 38éme rue. La partie commence à 8 :30pm. Je sors tout juste d’avoir bu un coup avec un ancien collègue. Ce « coup à boire » s’est résumé à boire trois grosses pintes de Harp, à jeun. Une quantité de la blonde de Guinness suffisante pour me détendre, mais pas assez pour me faire faire n’importe quoi. Joyeux donc, je marche d’un pas assuré vers l’endroit, en équilibre instable avec mon appréhension du jeu de poker en lui même.

La porte du bas est ouverte, l’odeur des couloirs nauséabonde. L’immeuble, une 15aine d’étage avec 3 ou 4 studios de répétition à chaque étage, est complètement délabré. De multiples prospectus en couleurs sont accrochés sur les murs. D’autres, naguère sur les murs également, jonchent maintenant le sol, se regroupant en tas de papier froissés et usés dans les recoins du couloir qui reçoivent le moins de piétinement. «Bass player needed », « Inspiration : U2, Police, RATM », « For Sale : Gibson SG Custom » sont quelques unes des phrases que je peux lire sur les papiers distordus, et auxquelles je ne prête pas attention.

Appuyer sur le bouton pour appeler l’ascenseur est digne d’un Indiana Jones. Il n’est guère invitant, ce bouton qui jadis se voulait certainement blanc. Je ravale mes principes de personne qui travaille dans un Hedge Fund bien propre, presse le bouton, et m’engouffre dans l’unique, vétustes ascenseur du bâtiment. Je monte vers le 11eme étage. Le trajet vers le haut est assez lent pour qu’à chaque étage que je passe, je puisse reconnaitre la chanson qu’un groupe inconnu qui n’aura jamais de succès est en train de répéter. Ceci évidemment, pour autant que je connaisse la chanson originale et que le groupe qui l’interprète ne soit pas si mauvais que ça. La pense suivante me passe par la tête : Le fondu enchainée des étages qui se succèdent est physique : En effet, c’est bien moi qui m’approche et m’éloigne des sources de sons, et non pas quelqu’un qui touche aux boutons d’une platine de mixage. Une dizaine de chansons plus tard, les portes de l’ascenseur s’ouvrent.

Le prix, c’est le confort, but, is it?

Bang your head on the desk. Just do it.

Je me retourne, espérant que personne n’ai remarqué mes doigts se crispants et mon échine se tendant sous l’effet de la frustration qui me ronge le système nerveux. Spasmes mentaux.
Etre patient ne signifie pas que le temps passe sans douleur. Les minutes passées ici s’écrasent sur mon moral comme les goutes lourdes d’une pluie sur un brin d’herbe. Inlassablement, tel le végétal, je relève la tête, bombe le torse, profitant de l’accalmie pour me préparer à la prochaine décharge de frustration et d’énervement.
La solution est pourtant simple.

Stand up, grab your stuff and leave. Do it!

Le temps passe et m’immobilise un peu plus. Le ciment s’assèche bien lentement après que la cimentière soit partie, m’emprisonnant dans une situation que je ne souhaite pas. L’ironie? Je suis celui qui a le pouvoir de m’extirper de la. Le prix à payer? Le confort. Je sais que je ne trouverais pas mieux, financièrement, que là ou je travail. Peut-être à court terme. Mais sur le long terme, la patience payera. Financièrement.
Alors j’attends. De plus, il y a cette lueur d’espoir qu’un jour je pourrais, moi aussi, être productif, que je pourrais aussi travailler sur des projets d’envergure. En lieu de ca, pour l’instant, j’installe des logiciels que je n’ai pas programmés sur des serveurs que je n’ai pas commandés. Je ne suis qu’une paire de mains copiant des fichiers d’une machine à une autre, appelant un marché financier lambda concernant un ordre qui s’est perdu ou une connexion qui ralentie. Je fais ca approximativement 20 minutes par jours. Le reste du temps, je bulle, ou j’écris.

Ai-je même envie de travailler sur la partie « intéressante » de mon métier ? Ai-je vraiment envie de travailler sur ces projets qui me font baver en l’instant ? A bien y réfléchir, pas vraiment. L’industrie dans laquelle j’évolue ne m’intéresse pas, ou plus. Les premiers six mois de ma relativement courte carrière étaient faits de découvertes et de challenges. Au fur et à mesure des problématiques toujours identiques, mes jours sont devenus un long voyage monotone. Le décollage et l’atterrissage, de toute façon, sont toujours les périodes les plus intéressantes.

You’re not going to land, you’re going to crash. Leave

Le paradoxe, c’est que je peux redémarrer les 350 instances de notre infrastructure plus rapidement que quiconque dans l’équipe. Je suis oh so good à ce que je fais.

Travailler sur des projets personnels en parallèle n’est qu’un palliatif relativement faible a ce qui, quand même, m’encombre 5 jours par semaines, toute la journée. A un moment ou à un autre, je vais secouer la tête, cligner des yeux, et réaliser. A un moment ou à un autre, peut-être prendrais-je le contrôle. Pour l’instant, ca n’en vaut pas le prix. Wait and see.

On dirait que personne n’a remarqué mes dents qui grincent et mes lèvres qui se tordent l’espace de quelques secondes. Face à mes écrans, je me demande si au contraire, je ne souhaite pas que quelqu’un me remarque.

Maybe the price really is your sanity